Interview avec Philippe Guichandut : mobiliser davantage d’investissements d’impact pour l’agriculture en Afrique
La session en ligne de la formation en finance agricole et rurale (FAR Afrique) s’est tenue du 13 avril au 15 mai 2026. Elle a rassemblé 140 professionnels représentant 118 organisations issues de 27 pays africains. Tout au long du programme, des experts de renommée internationale ont partagé leurs connaissances et retours d’expérience. À travers la série « Les paroles d’experts de la FAR », ADA partage ces perspectives avec l'ensemble de la communauté de la finance agricole et rurale afin de prolonger les échanges au-delà du programme.
À propos de l'expert
Philippe Guichandut est secrétaire général de la Fondation Grameen Crédit Agricole (FGCA), où il travaille depuis 2010 après avoir notamment dirigé les investissements et l’assistance technique.
Acteur engagé de la finance inclusive, il est intervenu comme expert lors de la session en ligne du programme FAR Afrique consacrée aux enjeux du financement agricole.
Dans cette interview, il partage son analyse des principaux défis du secteur ainsi que des pistes pour renforcer sa résilience et son impact face aux enjeux climatiques et économiques actuels.
Pourquoi la finance agricole reste-t-elle un défi majeur, notamment en Afrique ?
La finance agricole reste fortement sous-financée, alors même que les petits exploitants agricoles représentent près de 80 % des exploitations mondiales. On estime qu’il manque plus de 400 milliards de dollars par an pour financer le développement agricole. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’abord, le risque, encore accentué aujourd’hui par le changement climatique, mais aussi par une perception du risque qui décourage les investissements. Ensuite, les coûts : financer l’agriculture coûte plus cher car les populations concernées vivent souvent dans des zones rurales éloignées, avec des infrastructures limitées. À cela s’ajoutent des réglementations parfois peu favorables et un manque de données fiables permettant d’évaluer correctement les risques et les besoins. En Afrique, ces difficultés sont encore plus marquées.
Qui sont les acteurs de l’écosystème du financement agricole et quels types de services et de solutions proposent-ils ?
L’écosystème du financement agricole repose sur de nombreux acteurs complémentaires. On retrouve les institutions de microfinance, souvent les plus proches des petits producteurs, les coopératives agricoles qui mutualisent les services, mais aussi les banques commerciales. À leurs côtés interviennent des fonds d’impact, des agences multilatérales, des fondations ou encore des fintechs qui développent de nouveaux outils pour améliorer la collecte de données, l’analyse des risques ou encore le suivi de l’impact.
Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur la finance mixte (blended finance) ? Qu’est-ce que c’est exactement et à quoi sert-elle dans le secteur agricole ?
La finance mixte (« blended finance ») est aujourd’hui présentée comme une solution importante pour réduire le déficit de financement agricole. Le principe consiste à combiner des financements publics et privés à travers des mécanismes permettant de réduire les risques : garanties, assistance technique, fonds de première perte ou prêts concessionnels. Les acteurs publics ou philanthropiques acceptent de prendre davantage de risques afin de rassurer les investisseurs privés et d’attirer davantage de capitaux vers le secteur agricole.
Quel rôle joue la FGCA dans la finance agricole et quels conseils donneriez-vous aux organisations souhaitant travailler avec des investisseurs d’impact ?
La Fondation Grameen Crédit Agricole travaille principalement avec deux types d’acteurs : des institutions de microfinance et des entreprises intégrées dans les chaînes de valeur agricoles. Présente en Afrique de l’Ouest et de l’Est, elle finance notamment des portefeuilles agricoles et accompagne des initiatives liées à l’assurance agricole, devenue essentielle face aux risques climatiques. La Fondation cherche également à jouer un rôle de catalyseur d’innovation en soutenant le développement de nouveaux produits financiers et de services adaptés aux besoins des agriculteurs.
La diversification des risques est également essentielle : diversification des cultures, des zones géographiques ou des sources de revenus. Les institutions doivent aussi disposer d’expertises agronomiques capables de comprendre les réalités des différentes productions agricoles et leurs cycles. Enfin, la capacité à anticiper les risques climatiques et à mettre en place des solutions adaptées reste un élément clé pour rassurer les investisseurs.
Quelles priorités ou évolutions vous paraissent essentielles pour renforcer l’impact et la portée de la finance agricole dans les années à venir ?
Pour les années à venir, plusieurs priorités apparaissent essentielles : mieux intégrer les enjeux climatiques dans l’analyse des risques, renforcer la collecte et l’exploitation des données, développer des solutions digitales tout en maintenant une forte relation humaine avec les producteurs, soutenir davantage les femmes entrepreneures agricoles et renforcer les alliances entre acteurs afin d’éviter les approches en silo.